Cinéma Normandie, Octobre 1940

Cette série de concerts est importante dans la biographie de Django puisque c’est, d’après la légende, lors de ces concerts qu’il devint célèbre quasiment du jour au lendemain. Cet article (et ceux qui vont suivre) propose de les contextualiser pour comprendre dans quelles conditions Django jouait, à quoi ressemblait les concerts, comment ils étaient perçus etc.

Contexte

Au début de l’année 40, on sait que Django a rencontré Rostaing et que son son lui a plu. Il a été choisi par Django pour remplacer Alix Combelle pour un engagement au Jimmy’s. Au début du mois de mai, Rostaing part pour Biarritz pour une série de concerts. Puis les forces allemandes envahissent la France, forçant la population (Django et sa famille compris) à l’exode vers le sud. Une fois que la France capitule et signe l’armistice, les Parisiens reviennent petit à petit et la cohabitation entre Parisiens et soldats allemands s’organise. Django ainsi que Rostaing reviennent à Paris à la fin de l’été.

La vie culturelle parisienne a commencé à reprendre son cours dès le mois d’août: les cinémas, cabarets, music-halls et salles de théâtre rouvrent petit à petit. Pour avoir un ordre d’idée, en octobre 40, 500 salles de cinéma ont déjà ré-ouvert à Paris et en banlieue. Ils doivent cependant s’adapter aux nouvelles règles: le dernier métro passe à 22h, les boîtes de nuit se transforment en cabarets, certains cinémas (comme le Normandie) se transforment en music-hall faute de bons nouveaux films à présenter. Ils doivent également se soumettre à la censure de l’Ambassade d’Allemagne à Paris, puis de la Propaganda Abteilung Frankreich, service dépendant directement du ministère de la Propagande crée en juillet 1940. Il est notamment demandé de déposer le programme des morceaux joués avant un concert pour s’assurer qu’ils ne font pas partie de la liste interdite.

Le Hot Club de France a également rouvert ses portes en septembre ; Django y répète avec son nouveau quintette. En l’absence de Charles Delaunay ou Hugues Panassié, c’est Daidy Davis-Boyer qui gère l’association et la carrière de Django.

 

La salle de spectacle

Le Normandie est à l’origine une salle de cinéma située au 116bis avenue des Champs-Elysées. Elle a été construite en 1937 à la place d’un café qui s’appelait le Normandy. C’est une salle impressionnante de 2000 places, qui évoque par sa démesure le paquebot Normandie de la même époque.

Normandie

La revue La cinématographie française du 12 février 1937 décrit la salle lors de l’inauguration: « Après avoir longé une longue galerie garnie de vitrines décoratives modernes savamment éclairée par des tubes luminescents vert, blanc et rouge, on accède à la salle qui est splendide par son ampleur architecturale et sa décoration. Les bas-côtés des murs, le sol, sont tapissés de moquette grenat foncé, les fauteuils noirs et coq de roche ; les murs sont revêtus de tissus amiante blanc crème rehaussé de hublots et lisses en cuivre auré du plus heureux effet. Le plafond, d’une forme hardie et nouvelle brillamment illuminé par des jeux de lumières vert et rouge met en valeur l’opposition des tons. Le spectateur ravi a l’impression d’être à bord du plus merveilleux navire dont cette salle porte le nom. »

cinema-normandie-champs-elysees1938

NormandieCinema-Salle

De son ouverture jusqu’en juin 1940, la salle est exploitée par Pathé Cinéma. Les spectateurs viennent y voir L’Invincible Armada (film d’inauguration en 37), Les Dieux du stade et Jeunesse Olympique de Leni Riefenstalh, Remontons les Champs-Elysées de Sacha Guitry et Elle et Lui de Leo McCarey en 1938, la Taverne de la Jamaïque d’Alfred Hitchcock en 1939, les 4 Plumes Blanches de Zoltan Korda et Quasimodo de William Dieterle en 1940. Généralement, le programme commence par un dessin animé puis un orchestre (le Normandie, comme les autres salles de l’époque, est équipé d’une fosse d’orchestre) et des attractions divertissent le public avant la projection du film.

Serge Desraine reprend la direction de la salle après Pathé et rouvre la salle au public le 8 septembre 1940. Cependant, la salle ne rouvre pas en tant que cinéma mais en tant que music-hall. La directrice artistique, Charlette Danis (une jeune actrice de moins de 30 ans), a préparé un programme attractif. Du 8 au 18 septembre, Jean Tranchant tient la vedette d’un spectacle où l’on peut écouter l’orchestre de Léo Laurent, admirer les six ballerines de Wronska, la danseuse Janine Moricit, s’amuser avec le parodiste Luxor, s’émerveiller avec le jongleur Chiezel, la trapéziste Mireillys, les illusionnistes Kennedy et Cie et les acrobates Leons et Harry. Bref du pur music-hall! Du 23 septembre au 4 octobre, Jean Tranchant est remplacé par Damia et l’orchestre de Léo Laurent est remplacé par celui de Raymond Legrand.

1940-09-08_ParisSoir_ReouvertureNormandie

1940-09-13_Matin_NormandieEncart

1940-09-27_Matin_NormandieEncart

Et enfin, du 5 au 19 octobre, c’est au tour de Django et son nouveau quintette de divertir ces quelques 2000 personnes.

1940-10-05_LOeuvre_NormandiePremierePubDjango

Lucienne Delyle et l’orchestre de Raymond Legrand prendront la suite du 20 octobre jusqu’à début novembre.

Le cinéma ne reviendra vraiment au Normandie que le 19 décembre avec La Fille au Vautour. En novembre 1940, il est à noter que le cinéma Normandie a rejoint le réseau de la SOGEC (qui deviendra UGC après la guerre) et la belle salle du Normandie sera, avec l’Olympia ou le Moulin Rouge, une des salles de références en proposant en exclusivité les meilleurs films produits à l’époque: Premier Rendez-vous (14/08/1941), Le Dernier des Six (16/09/1941), L’Assassinat du Père Noël (17/10/1941), Péché de jeunesse (14/11/1941), La Symphonie Fantastique (06/04/1942), Les Inconnus dans la Maison (15/05/1942), Le Corbeau (28/09/1943). Des productions allemandes sont également projetées: la Ville Dorée (19/03/1943) et les Aventures Fantastiques du Baron Munchausen (08/02/1944) seront des succès populaires en restant plus de 10 semaines à l’affiche.

NormandieCinema1942

 

Les annonces du concert

Dans les journaux de l’époque (Le Matin, Paris Soir, Le Petit Parisien etc.), le programme des cinémas est indiqué en petits caractères et en style télégraphique pour avoir la place de décrire le programme de toutes les salles (même si toutes les salles n’ont pas encore ré-ouverts).

1940-09-20_LeMatin_ProgrammeCinemas

Le Normandie, étant une des plus grandes salles de Paris, place également un bon nombre d’encarts plus visibles pour attirer les spectateurs. Certains journaux (le Matin, l’Auto, l’Oeuvre) publient également des critiques du spectacle en cours.

 

De plus, le 15 octobre 1940, on apprend dans le journal L’Auto que Django et le Quintette du Hot Club de France ont convié la presse parisienne à un cocktail où l’on a pu apercevoir Fréhel, l’autre tête d’affiche du spectacle, Charlette Danis, la productrice, Pélissier (soit le journaliste Jean, soit un des frères coureurs cyclistes: Charles, Henri et Francis) et Michèle Lapierre (inconnue).

Enfin, il est intéressant de noter que le spectacle n’est pas référencé dans la revue indiquant aux Allemands quoi faire à Paris cette semaine (le Der Deutsche Wegleiter für Paris).

Comme on peut le lire sur les encarts, le prix des tickets va de 15 à 30Fr. Pour se faire une idée de quel genre de public pouvait se payer le spectacle, voilà quelques prix d’époque:

  • Un ticket pour le Luna Park : 3Fr
  • Les places au théâtre du Palais Royal vont de 5Fr (au foyer) à 26Fr (à l’orchestre)
  • Une place pour les Folies-Bergère: 25Fr
  • Au Lido, consommations: à partir de 40Fr
  • Aux Halles, les aubergines sont à 5Fr le kilo, les carottes et pommes de terre à 2-3Fr, les pêches à 10Fr, les pommes et poires de 5 à 8Fr, les poissons autour de 10Fr le kilo et les volailles autour de 30Fr.

 

Le déroulé du concert

Si le spectacle de début octobre suit un déroulé similaire aux deux spectacles précédents, on peut imaginer que cela débute par la projection des actualités A.C.E., les deux documentaires, les diverses attractions, Fréhel et enfin Django et le Quintette du Hot Club de France. Le spectacle est présenté par Suzy Wall, une chanteuse et annonceur professionnelle (elle présente les spectacles de plusieurs grandes salles parisiennes). Je n’ai pas trouvé de photos mais les articles datant de l’ouverture du Normandie indiquent que la mode est « ‘à l’utilisation d’un annonceur féminin, jeune et agréable ».

Comme on peut le voir dans les encarts, il y a deux spectacles par jour: matinées à 15h et soirées à 20h. Le spectacle complet dure probablement un peu moins de 3h (les salles ne peuvent rester ouvertes que jusqu’à 23h) avec 1h dédiée aux films et documentaires, 45 mn dédiées aux attractions et 1h partagée entre la vedette et l’orchestre. Le Normandie a repris le système du cinéma permanent (même si ce n’est plus tout à fait un cinéma) et les gens peuvent donc rentrer à n’importe quel moment du spectacle.

Les actualités ACE

Sous le nom Actualités A.C.E. se cachent en fait les actualités de propagande allemande. Les différentes maisons de productions de films documentaires avaient été fusionnées avant guerre en une entité, Deutsche Wochensau, GmbH afin de faciliter le contrôle et la censure par le ministère de la propagande. Les actualités conçues, montées et sonorisées à Berlin sont exportées en 18 langues dans 37 pays différents. Ce programme comporte des informations internationales complétées par des bandes prises en France avec la collaboration des services d’actualité de Paris et de province.

Ces actualités ont fait leur apparition sur les écrans de Paris dans les programmes de la semaine du 1er août 1940, avant d’être également envoyées dans tous les cinémas de la zone occupée. Elles passent d’une durée de 20 à 40 mn durant la guerre.

La réaction du public à ces actualités n’est pas bonne et il est ordonné aux exploitants de projeter ces actualités en salle éclairée. Dès janvier 1941, des incidents sont rapportés et plus les années passeront et plus le public se moquera de cette propagande.

Sur le site de l’INA, on peut se faire une idée de ce que les spectateurs de l’époque ont vu avant le spectacle de Django: parmi les bandes du 9 octobre, on a un reportage sur le ministre de l’intérieur espagnol en visite en Allemagne, un sur des sous-marins allemands, un autre sur l’évolution des moyens de locomotion à Paris et enfin un compte-rendu de la fête des caf’conc’ qui a eu lieu au Parc des Princes.

1940-10-09_ActualitesACE.png

Les documentaires

Les deux documentaires projetés durant la séance sont De New York à Hollywood et Les Lévriers de la neige.

Le premier est vraiment un documentaire. Comme son nom l’indique, il propose un voyage à travers les Etats-Unis. La critique rapporte que l’on peut y découvrir « de véritables merveilles naturelles et des réalisations humaines impressionnantes ». Je n’ai pas réussi à trouver d’images ou d’informations supplémentaires sur ce documentaire.

Le second, vendu sous le titre Les Lévriers de la neige, est en fait un remontage sous forme de court-métrage du film Der Weisse Rausch – neue Wunder des Schneeschuhs (en français Ivresse blanche ou les Merveilles du ski), un film de montagne allemand sorti en 1932. Le film original dure 1h24 et raconte l’histoire de jeunes vacanciers qui se retrouvent chaque année dans une station de ski du Tyrol autrichien. L’histoire tourne autour de Leni Riefenstahl qui souhaite gagner une course de ski, contre le moniteur de ski Hannes Schneider et deux charpentiers de Hambourg qui apprenent les bases du ski dans des livres. Les lévriers de la neige est une version raccourcie de ce film (~20 à 30mn) qui se focalise surtout sur les décors tyroliens et les démonstrations de virtuosité des skieurs.

Les attractions

Renée Piat et Naudy, un couple de danseurs acrobatiques. La vedette est surtout Renée Piat. On a pu les applaudire avant guerre au cirque Médrano. Ils avaient fait l’actualité à contre-coeur suite à un accident où Renée s’était mal réceptionnée et avait cassé le genou de Naudy.

Les Shoun-Foun est une troupe chinoise d’acrobates équilibristes. Le nombre et la composition de la troupe évolue: 6 ou 7 enfants accompagnées de 2 ou 3 adultes, ce sont parfois 6 petites filles, parfois 2 garçons et 5 filles. Ils apparaissent pour la première fois sur la piste de Médrano en 1937 et tournent ensuite dans bon nombre de music-halls parisiens. Leur spectacle est fait de contorsions, jonglages, dislocations, de numéros d’équilibristes et d’acrobaties dansées.

1937-06-13_CeSoir_PhotoShounFounABC

Suzy Wall, comme indiqué plus haut est la présentatrice du programme et chante également de vieilles chansons françaises. Elle a commencé sa carrière vers 1935 en tant qu’actrice dans le film Coeur de gueux de Jean Epstein. En 1937-1938, elle participe à diverses revues parisiennes à l’ABC, au Trianon-Variétés. En juillet 1940, elle commence à présenter les numéros en plus de son numéro de chant, activité qu’elle poursuivra pour diverses salles durant l’Occupation.

Maya Choury est une autre chanteuse. Elle commence sa carrière comme étoile au Casino de Paris en 1932. En juillet 1934, elle est au casino-music-hall d’Oran. C’est probablement là-bas qu’elle fait la connaissance de Quiriconi et ses Devils Rytmers Jazz, 1er prix du jazz 1935 de l’Afrique du Nord avec qui elle tourne dans le sud, notamment à Aix en 1935. En 1936, elle passe à la télévision en tant que fantaisiste. Les années suivantes, elle fait partie de différentes revues avec son tour de chant. Un critique indique que « Maya Choury chante en français et en russe mais [qu’] elle aurait intérêt à choisir un répertoire moins sentimental ».

1932-04-21_ParisSoir_MayaChoury.png

La vedette

La vedette du spectacle est Fréhel, notre chanteuse de blues à nous. Marguerite Boulc’h de son vrai nom, est née en 1891. Elle a connu le succès dans les années 1910 avec un répertoire de chansons réalistes. Après une série de drames personnels (perte d’un enfant, divorce, brève liaison puis rupture avec Maurice Chevalier), elle plonge dans l’alcool et la drogue et quitte la France. Elle voyage en Europe de l’Est et en Turquie, d’où elle sera rapatriée en France en 1923.

1940-07-28_ParisSoir_FrehelMarcheRueLepic

En 1925, malgré ses problèmes et son déclin physique, elle remonte sur scène. Le public ne l’a pas oubliée et apprécie toujours son répertoire unique. Ce succès (et son physique particulier) lui vaut des propositions du monde du cinéma (on la voit notamment dans Pépé le Moko).

Sa carrière discographique (1926-1939) est bien plus courte que sa carrière complète mais sa voix unique a laissé une trace importante dans le paysage culturel français: de nombreux chanteurs revendiquent son influence ou évoquent regulièrement leur admiration pour elle ; on peut aussi entendre ces chansons dans plusieurs films.

Parmi les succès, on peut noter : La Coco, La Chanson des Fortifs, Si tu n’étais pas là, Comme un moineau, La Java Bleue, Tel qu’il est.

En mai 1940, elle chantait à Bobino. Elle a probablement fui Paris, comme la plupart à la fin du mois mais est revenue assez vite puisque dès juillet, elle fait sa rentrée au théâtre Pigalle. On ne sait pas exactement quel est son répertoire mais un journal rapporte que « la vedette, dès son entrée, conquiert la foule et détaille avec gouaille ou émotion des couplets de genres variés ». Elle passe ensuite à l’ABC, où le succès est tel que le programme est prolongé d’une semaine. Au mois d’août, elle est au théâtre de l’Etoile et en septembre aux Folies Belleville. Les journaux indiquent parmi les morceaux qu’elle interprète: Sans Lendemain et Chanson tendre.

Sans Lendemain – Fréhel

Pour ceux que cela intéresse d’en savoir plus, voilà une belle étude comparée entre Fréhel et Bessie Smith.

L’orchestre

Le Quintette du Hot club de France que Django présente au Normandie se compose de lui-même et son frère Joseph aux guitares, d’Hubert Rostaing à la clarinette, de Francis Lucas à la contrebasse et de Pierre Fouad à la batterie. Comme le montre certaines photos, Josette Daydé les accompagne pour certains morceaux mais les journaux ne la mentionnent jamais (peut-être n’est-ce que pour un seul morceau, comme sur les disques?).

Au niveau du contenu, si on estime le concert à environ 30 mn, cela correspond à 6 ou 7 morceaux. On sait qu’à l’époque, le Quintette jouait Nuages (évidemment), Blues en mineur, Rythme Futur, Appel Indirect, Begin the beguine, Coucou etc.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Les critiques du concert

On n’a pas beaucoup de critiques du concert du Quintette à proprement parler. Deux journaux publient une critique du spectacle mais ne mentionnent que brièvement la prestation du Quintette. Ces critiques confirment en tout cas le succès remporté par Django: avant même la première note, le Quintette est bruyamment acclamé.

On peut remarquer aussi l’évolution des encarts publiés dans les journaux pour annoncer le concert. Les premiers jours sont annoncés Fréhel en gros et Le Quintette du Hot Club de France puis, probablement suite au succès rencontré par le Quintette et surtout Django, les jours suivants sont annoncés Django et le Quintette du Hot Club de France et ensuite Fréhel.

1940-10-10_LAuto_DescriptionNormandieSpectacle1940-10-10_LOeuvre_NormandieConcertCritique

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s