Gérard Lévecque

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Né à Raismes en 1924

Très jeune, il apprend la clarinette et fait partie du Hot Club de Valenciennes. En janvier 1943, avec l’orchestre du HC de Valenciennes, il vient disputer le Tournoi des amateurs à Paris. Il remporte le prix Jo Bouillon du meilleur soliste. Django qui a besoin d’un nouveau clarinettiste pour remplacer Rostaing, assiste à ce concert et apprécie le jeu de Lévecque. Il est engagé en tant que clarinettiste mais aussi arrangeur. Lévecque va aider à Django à coucher sur le papier ses idées d’arrangements pour grands orchestres, de symphonie, de messe. Lévecque emménage même chez Django, rue des Acacias et ils passent des nuits à jouer de la musique. Lévecque enregistre en 1943 avec le Quintette, des photos prouvent qu’il joue toujours en concert de 1944 à 1946. Il enregistre de nouveau avec le Quintette en 1947.
Il joue à la même époque avec l’orchestre de Ray Ventura puis celui de Jacques Hélian (en tant que clarinettiste, saxophoniste puis arrangeur). Il s’oriente plus vers la variété. On peut néanmoins le voir jouer dans le film hommage à Django de Paul Paviot. En 1976, Fred Sharp l’a rencontré à son domicile en banlieue parisienne. Il était arrangeur pour des sessions d’enregistrements et des spectacles.

Django par Gérard Lévecque

  • Ce que les gens ne comprennent pas à propos de Django en tant que guitariste, c’est qu’il était vraiment plus un harmoniste, un arrangeur et un guitariste pour grands orchestres plutôt qu’un virtuose – parce que comme virtuose il n’avait que deux doigts pour jouer. Cela explique sa bonne relation avec Ellington. Il aimait la musique de Duke, et Duke pouvait également entendre ce que Django faisait harmoniquement. Il a compris l’importance de morceaux comme «Harlem Airshaft» bien longtemps avant nous tous.
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Gérard Lévecque et Django au travail

  • Je me souviens que jeune clarinettiste quittant le Conservatoire, je connaissais toujours les morceaux classiques que nous jouions là-bas, et Django m’accompagnait à la guitare sans jamais avoir entendu ces morceaux auparavant. C’était incroyable. Il ne sut jamais lire la musique, mais il comprenait parfaitement la musique de Debussy parce que nous la jouions sur scène. Et nous jouions les Danses norvégiennes de Grieg et « Carmen » de l’opéra de Bizet – et il connaissait toutes les harmonies de Bizet. Même si elles étaient arrangées différemment, il trouvait toujours de nouvelles choses à faire derrière elles. Ces harmonies étaient bien plus difficiles que celles qu’on trouvait dans le jazz à l’époque, et de plus, c’étaient des harmonies particulièrement difficiles à jouer à deux doigts. Ne pouvant utiliser ses quatre doigts comme tout le monde, il avait inventé tout un nouveau système pour contourner le problème. En plus de cela, son handicap faisait qu’il ne pouvait jouer ni très haut ni très bas sur son instrument – donc il devait changer toutes les inversions.
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Django et Gérard Lévecque jouant, entourés de manouches

  • Après un moment, le Quintette cessa de l’intéresser, excepté comme moyen de gagner de l’argent et pour le plaisir de jouer. Ce qu’il voulait, c’était arriver à composer de la musique sérieuse. Il voulait cinquante violons et cent choristes. Il a même écrit une symphonie. Elle devait être jouée par l’orchestre à la Salle Pleyel, avec une présentation de Jean Cocteau. Tous les musiciens étaient très bien préparés, bien sûr. Ce n’était pas à moi de diriger l’orchestre parce que j’étais très jeune et j’avais peur de tout gâcher. Je n’étais pas encore un professionnel, donc j’ai trouvé un chef d’orchestre qui l’était. C’est Django qui m’a demandé de trouver cet homme. Bref, la veille du concert nous sommes allés chez lui pour récupérer les partitions, et il avait disparu. Ce qu’il s’est passé, selon nous, c’est qu’étant hongrois, il avait été arrêté puis déporté par les Nazis. On n’a jamais plus entendu parler de lui. Mais l’histoire a une suite, car l’autre jour des gens sont venus me voir à propos d’un livre qu’ils préparaient sur la musique de Django, et ils m’ont dit que quelqu’un avait entendu la symphonie en question à la radio, soit en Hongrie, soit en Roumanie. Donc d’après eux ce type avait bel et bien été emmené par les Allemands, et après la guerre il s’était installé comme chef d’orchestre en Hongrie ou en Roumanie, et c’est ainsi que le manuscrit avait survécu.
    La symphonie fut aussi jouée en France, car en 1946 j’ai rejoint Ray Ventura, et à cette époque Django fut sollicité pour composer la musique d’un film qui depuis a disparu, Le Village de la colère. Et dans ce film il a incorporé le meilleur de sa musique de sa Messe et de la symphonie. Il demanda à André Hodeir de la transcrire pour lui, et Hodeir, qui était un grand musicien, la retranscrit à la note près. Et j’ai vu ce film avec Django – il m’avait demandé d’y aller avec lui – et la musique était épatante. L’orchestration d’Hodeir était parfaite, elle respectait fidèlement les idées de Django. Avec moi, cependant, Django dictait littéralement note pour note ce qu’il jouait sur sa guitare : première trompette, deuxième trompette, troisième trompette, deuxième cuivre, etc. On a tout écrit dans l’ordre. Cela a duré environ quinze minutes en tout. C’était assez difficile à jouer parce que c’était composé par un guitariste n’ayant pas de connaissance réelle du violon ni des autres instruments. C’était également très original ; comme Les Noces de Figaro. Ce n’était pas un truc normal, quelconque. Ses idées sortaient toujours des sentiers battus.
    Django parlait toujours d’écrire une messe. Vous comprenez, chaque année les manouches vont aux Saintes-Maries-de-la-Mer, une petite ville portuaire française, sur la Méditerranée, où se trouve sainte Sarah, une statue noire qui est la sainte patronne de tous les manouches. Et Django, qui se considérait supérieur au reste du monde, voulait écrire une messe spéciale pour les manouches. Elle ne fut jamais achevée. Elle ne fit jamais plus de quelques mesures. Enfin bref, puisque tout le monde avait entendu parler de la fameuse messe de Django, la Radio Diffusion Française demanda à ce qu’elle soit enregistrée. Donc il vint me voir et dit : «Ecoute, il faut qu’on fasse quelque chose parce que la radio veut enregistrer ce truc.» Alors il s’assit au piano – il pouvait pianoter quelques accords – et j’écrivis ce qu’il me dictait. Vous pouvez constater que ce n’est pas grand-chose. Les consignes spécifiques sur les orgues furent notées par l’organiste du Sacré-Cœur de Montmartre. Il n’existe environ qu’une minute et demie de cette messe, elle ne fut jamais plus développée que cela. Niveau composition, c’est parfaitement classique – avec une certaine affinité pour la musique de J. S. Bach. Cela prouve que Django, en plus de tout le reste, avait la sensibilité musicale de la musique classique du XVIIIe siècle. Cela aurait pu être une œuvre achevée. Mais comme vous savez, Django était paresseux. Il travaillait très peu. Il était toujours au lit… Il ne reste pas assez de cette messe. Il n’y a pas d’indications, on en sait pas si c’est le début, le milieu ou la fin de la messe. Pour lui c’était juste une messe. [note : sur l’intégrale Frémeaux, 12-1, Django précise dans une interview qu’il s’agit du finale, qu’on entend derrière lui]
    En même temps, Django était un compositeur de morceaux très prolifique. À ma connaissance, il avait écrit au moins cent compositions. Elles étaient réproduites sur papier mais très mal, car Django ne savait pas écrire la musique et elles provenaient toutes d’enregistrements. Qui plus est, il n’appartenait pas à la Société des compositeurs français, car il était impossible d’en faire partie si vous ne saviez pas écrire la musique. Incroyable ! Du coup, il faisait partie de l’équivalent britannique. Pour être membre de la Société française, il y avait aussi un examen très important et difficile. Donc sans ce diplôme, vous ne pouviez pas toucher de droits. Son génie était tel que ce manque d’éducation ne l’handicapa jamais plus.
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Gérard Lévecque transcrivant sous la dictée de Django, sa messe. Aux alentours de 1945

  • Il avait peur des fantômes et de tout ce qui est surnaturel… C’était normal – il n’avait reçu aucune instruction et n’était jamais allé à l’école. Son peuple est assez à part. Ils n’obéissent pas aux règles comme les autres. Ils volent des poules, ils mettent leur chevaux à brouter dans les champs de maïs des autres. Parfois je pense que ce peuple est plus dénué de racines et hors de tout contexte que n’importe quel Africain débarquant à Paris. Ils vivent juste en dehors de la société. Lorsqu’ils prennent le métro, ils ne savent pas lire les noms des stations. Ils doivent demander si c’est Châtelet ou Les Halles. C’est pire qu’être aveugle. Django s’en sortait car c’était un génie. Mais en même temps ça l’a handicapé toute sa vie.
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Ninine Vées, Django et Lévecque en 1944

  • C’était un homme très imposant. Malgré ses absurdités, il avait une noblesse naturelle. Lorsqu’il entrait dans un restaurant ou marchait dans la rue, même sans savoir que c’était Django, les gens demandaient si c’était une sorte de prince oriental ou un magnat du pétrole ou quelque chose du genre. Bien sûr il n’était pas aussi connu en France qu’en Angleterre ou en Allemagne. Il était toujours invité par des gens importants, et il n’en était jamais impressionné le moins du monde. Quand il fut invité à déjeuner par son Altesse royale de Belgique, Django mangea sa salade avec ses doigts – et c’était génial ! La Reine mère était une grande fan de musique – la femme d’Albert et la mère de Léopold. C’était une très vieille dame, très maquillée. Il y avait des majordomes partout, et Django mangea sa salade avec ses doigts… Et avec beaucoup d’élégance !
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Au Bal Tabarin en 1944 avec Gérard Lévecque, Joseph Reinhardt et des militaires américains

  • Django devenait très nerveux pendant les concerts. C’était toujours un immense effort pour lui de jouer en public. Il suait abondamment, il n’était jamais à l’aise. Ça lui demandait un gros effort physique. Et malgré les problèmes causés par les tempos très soutenus et les séquences d’accords compliqués de certains morceaux, nous ne répétions jamais. Nous arrivions, jouions quelque chose pendant deux ou trois minutes, puis il disait « Ok, c’est bon. On y va. » Et nous entrions sur scène comme ça, sans répétition ni rien du tout. Normalement il y avait une petite introduction, puis le morceau finissait lorsqu’il le sentait. C’était plutôt comme la musique arabe, si vous voulez. Ça pouvait durer trois, six, dix, vingt minutes, parce que si ça ne lui allait pas il interrompait le morceau. Donc il y avait toujours un climat d’incertitude. Même chose avec les enregistrements. Et à chaque fois que les choses allaient un peu mal, Django jouait de plus en plus fort. Mais quand il faisait ça, il cassait une corde. Dès que ça arrivait, il posait sa guitare, arrachait la guitare de Joseph de ses mains, et continuait à jouer. Joseph devait alors sortir une corde de sa poche pour remplacer l’ancienne. Donc vous voyez que souvent la situation pouvait être assez tendue. Il n’était pas question pour lui d’avoir une seconde guitare ou de régler le problème d’une quelconque autre manière. Ce genre de problème ne l’intéressait pas. Il avait eu plusieurs guitares en sa possession et les avait toutes données. Il n’avait que sa Selmer ; les autres, il les avait soit abandonnées, soit données.

 

 

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